Suzanne Kabbani, Maître Chocolatier-artisane à la Perle des Lagunes


28/05/2020



Passionnée par la culture du chocolat et passée maître depuis quelques années dans le domaine de sa transformation, Suzanne Kabbani, cette Ivoirienne qui met au-devant le label Made in Côte d’Ivoire , nous explique au fil du temps l’évolution de sa démarche qui l´a conduit à être une référence en tant que maitre chocolatier dans le monde à travers son pays, la côte d’Ivoire. La traçabilité de sa chaîne de production à visage humain, nous fait découvrir une relation originale, qui prend sa source au bord des champs, avec les planteurs, et va des coopératives aux produits finis.

Par Niousha Bayat et Franck Olivier Kra
@NioushaB @franckokra

eBiz Africa Review : Merci pour l’accueil que vous nous réservez, nous sommes heureux d’être avec vous en côte d’ivoire. Notre première question est de savoir ce qui vous a conduit à vous investir dans la transformation du chocolat ?

Suzanne Kabbani : Ce sont les planteurs et les producteurs de cacao de la Côte d’Ivoire qui m’ont incité à faire ce pas décisif. J’ai monté ma société en 2006, après avoir exercé différents métiers. Je n’étais pas du tout satisfaite et j’ai décidé de monter « les Douceurs de Suzanne », parce que premièrement j’aimais le Chocolat et deuxièmement je voulais être patronne de ma propre structure et en tirer profit. C’est ça la vérité et c’est le début de cette belle aventure. Après ma première visite dans une plantation de cacao dans la région du Nawa à Soubré (Sud-Ouest) qui est la terre de M. Charles Donvahi ,que je connaissais, avec son histoire et l’amour qu’il portait à sa patrie, cela a changé toute ma vision des choses tant au niveau du chocolat qu’au niveau des planteurs et des producteurs de Côte d’Ivoire. Bien que premier pays producteur mondial de cacao j´ai fait le constat que 80% de nos planteurs restaient extrêmement pauvres, et mon approche des choses s’est complètement transformée ; j´ai donc voulu relever le défi de réécrire l’histoire du chocolat ivoirien.

« Ce sont les planteurs et les producteurs de cacao de la côte d’ivoire qui m’ont conduit à faire ce pas décisif… et cela a renforcé ma passion pour le chocolat»



EAR : Cela va faire combien de temps que vous êtes impliquée dans cette industrie du chocolat ?

S.K. : Cet engagement a commencé en 2006 à la pharmacie du Palais des Sports dans la commune de Treichville à Abidjan (connue comme la Perle des Lagunes), dans un petit local de 10m2 et cela fait maintenant 13 ans que la société existe. C’est une société à responsabilité sociale. J´avoue que ce n´est pas une société de commerce équitable, car celle-ci n’existe pas. C’est plutôt une société à responsabilité sociale qui achète ses fèves plus chères que le prix établi sur le marché, qui récupère un certain bénéfice annuel qui est reversé aux producteurs de cacao de Côte d’Ivoire avec lesquels nous travaillons.

EAR C’est depuis 2006 que vous êtes investie dans cette industrie, vous vous êtes spécialisée dans un type de chocolat. Quelle est votre relation avec les planteurs ?

S.K.: Le terme qu’a utilisé un planteur pour exprimer le sentiment qu’il éprouve envers la vie qu’il mène : « vous êtes la bougie qui éclaire notre chemin de tempête ». Je ne trouve pas les mots pour pouvoir expliquer cela mais je dirai que c’est beaucoup plus un rôle de porte-parole. C’est de là qu’est venue la création de la Fédération Ivoirienne de Cultivateurs de Cacao avec à sa tête le président M. Doumbia Lacina, qui comprend 377 coopératives et près de 800.000 planteurs. Ces membres continuent leurs activités dans le but de trouver des solutions pour améliorer leurs conditions de vie en construisant des écoles et des barrages pour l’irrigation des plantations de cacao. Ce ne sont pas les revendications principales des planteurs, mais ce sont de petits actes concrets pour permettre à leurs enfants d’avoir accès à l’éducation de base. Mais il ne faudrait pas oublier aussi que lorsque nous parlons de planteur nous parlons de métier héréditaire qui se transmet de père en fils. Il y a des générations qui sont en jeux ; beaucoup de planteurs ont pris la place de leurs pères mais restent encore analphabètes. Ils aimeraient bien faire inscrire leurs enfants à l’école. Par manque d’infrastructures, nous essayons de monter de petites écoles tout simplement pour leur apprendre à lire et à écrire.

« Nous achetons les fèves plus chères que le prix établi sur le marché, nous récupérons un certain bénéfice annuel et cela est reversé aux producteurs de cacao de Côte d’Ivoire avec lesquels nous travaillons»



EAR : Il est arrivé aussi que bon nombre de planteurs ont radicalement abandonné sinon remplacé leurs plantations de cacao pour la culture de l’Hévéa- comment l’expliquez- vous ?

S.K. : Au cours de ces 7 dernières années, des paysans avaient détruit leurs plantations de cacao pour la culture de l’hévéa et l´ont finalement beaucoup regretté, car le coût de l’hévéa a chuté. Ils se sont vus obligés donc de tout recommencer. Mais en découvrant qu’on pouvait planter en même temps l’hévéa et le cacao, cela les a beaucoup rassuré. A partir de ce moment-là, ils ont replanté dans leurs plantations et ont compris aussi que sans leurs produits, le monde entier serait privé de chocolat. Aujourd’hui nous passons souvent dans les plantations de cacao pour montrer aux paysans ce que leur produit devient en leur offrant du chocolat gratuitement car beaucoup d’entre eux ont grandi sans connaître la finalité de leurs produits. Nous sillonnons les régions tout au long de l’année pour leur apprendre à traiter leurs fèves qui part de la fermentation au séchage, et aussi à connaître quels sont les produits moins nocifs à utiliser pour leur santé dans les plantations. On ne peut pas visiter tous ces villages mais on essaie au maximum d’apporter notre appui en mettant d’autres personnes responsables à contribution pour transmettre nos informations. Apprendre le processus de transformation du cacao sous différentes formes, comme le vinaigre de cacao, les liqueurs, mais aussi le chocolat chaud fait sans machines (technique manuelle), rentabiliser la valeur ajoutée et le mode de commercialisation font parties des activités pratiques que nous menons. Et avec le temps on espère créer une émission télévisée qui nous permettra de toucher un public plus large dans un souci pédagogique et de formation.

 

« Aujourd’hui nous passons souvent dans les plantations de cacao pour montrer aux paysans ce que leur produit devient en leur offrant du chocolat gratuitement car beaucoup d’entre eux ont grandi sans connaître la finalité de leurs produits »



EAR : Ya t- il dans ce sens une formation spécifique pour les planteurs ?

S.K. : Il y a une formation relative au traitement de la terre et cela est extrêmement important. Je ne suis pas tout le temps présente mais le travail effectué avec une équipe de personnes spécialisées, dévouées et disponibles nous permet d’être constants et résolutifs. Cependant je reste attentive aux besoins et mouvements des paysans en me chargeant de réceptionner de temps en temps des échantillons de cabosses ou de feuilles de cacaoyers atteintes de pathologies que j’envoie à un laboratoire spécialisé de la place. Une fois les analyses conséquentes faites, le traitement adéquat avec des pesticides moins nocifs et bios, accompagnés de systèmes d’utilisation adaptés est appliqué avec des résultats probants et satisfaisants après un mois.

« Les Douceurs de Suzanne est un chocolat Made In Côte d’Ivoire qui est considéré comme étant de très bonne qualité et comparé au chocolat d’un des grands maitres chocolatiers du monde que je respecte beaucoup »

Mon apport à ce niveau ne connaît pas de problème. Le prélèvement d’échantillons après traitement est un succès à la suite logique des actions menées. Les cabosses de cacao sont donc de très bonnes qualités et compétitives car ces produits plutôt organiques appliqués aux traitements des plantes apportent une valeur ajoutée et ont un effet multiplicateur sur l’extension en hectares des plantations et sont surtout moins nocifs pour la santé.

EAR : En conclusion partielle pouvez-vous dire que cette relation avec cette fédération et les planteurs a amélioré leurs savoir-faire et leur niveau de vie ?

S.K.: Leur niveau de vie, bien entendu, est la base la plus importante parce qu’on ne peut pas jouer sur les prix qui sont établis par n’importe qui. Je ne jetterai pas pas la faute sur quelqu’un en particulier, mais chacun a une part de responsabilité et je dirai beaucoup plutôt qu’il y a des irresponsables qui sont responsables de nos malheurs. Et j’y pense tous les jours car si nous ne faisons pas le nécessaire nous risquons de ne plus être un jour le pays premier producteur mondial de cacao. Les prix établis se veulent d’être respectés, raisonnables et dignes car le contraire peut détruire des familles entières qui vivent de la culture de cette plante qu’est le cacao. Avec 4.800.000 planteurs ce ne sont pas que des personnes mais des familles qui surclassent ce chiffre. Nous travaillons donc directement avec les planteurs avec qui nous achetons les produits à des prix plus élevés. Cela donne donc lieu à une chaîne de transformation qui part directement de la source (planteurs) aux Douceurs de Suzanne.

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« Il y a une formation surtout sur le traitement de la terre et cela est extrêmement important.. avec l’assistance d’une équipe d’experts, dévoués et disponibles qui nous permet d’être constants et résolutifs »



EAR : Maintenant que vous avez mis en place cette marque, vous avez un plan d’action et d’expansion ? Parlez-nous un peu de cela, car nous savons que la différence se trouve dans les détails. Vous faites du chocolat de qualité et la différence entre vous et vos concurrents, c’est la relation entre vous et les planteurs... pour se faire connaitre ?

S.K.: Avant de parler de ça, je voudrais parler des Douceurs de Suzanne qui est le chocolat Made in Cote d’Ivoire. J’ai créé le sticker Made in Côte d’ivoire en 2006 et c’est seulement en 2016 qu’il a été officialisé par l’état à la Journée Nationale du Cacao et du Chocolat. Il fallait prendre l’initiative et n’attendre personne pour le faire. Chaque produit de cacao qui sort de la Côte d’ivoire doit porter le label Ivoire. Les Douceurs de Suzanne est un chocolat que je considère comme étant de très bonne qualité, il se compare au chocolat d’un des grands maitres chocolatiers du monde que je respecte beaucoup. Il est à ce niveau-là, peut être meilleur dans le goût parce qu’il est brut et sans matières ajoutées. Je connais les chocolats de Pierre Marcolini, meilleur dans l’amballage et dans la présentation. N’oublions pas que nous devons garder la simplicité de notre travail qui est fait artisanalement et l’identité du produit qui est la base la plus importante. Notre marque, a été créée en prenant en compte la source. Pour grand nombre du public les prix paraissaient excessivement chers. Il est important d’attirer l’attention sur la haute qualité du produit, car nous pensons mériter un profit qui sera reversé aux planteurs et producteurs de Cote d’Ivoire. Cependant, 12 ans après, je créais une deuxième marque de très grande qualité à des prix abordables pour la population Ivoirienne et le fait que le label Maitre Chocolatier Suzanne soit inscrit comme référence a suscité l´attention des acheteurs qui accourent car la qualité est garantie. Il fallait placer la barre très haute et atteindre un niveau de professionnalisme ; au départ on avait besoin d’expérience pour grandir. Nous avons commis des erreurs que nous avons pu corriger. Les Douceurs de Suzanne c’est beaucoup d’histoire, ce sont les planteurs, c’est par exemple parmi tant d’autres le fils de Dri Kanga, c’est la région de Gniankro qui est touché par le Swollen shut et aussi ce sont des enfants à qui nous apportons un soutien en créant ou équipant des écoles etc. Lorsqu’on a des communautés qui comptent sur vous cela devient certes une responsabilité, mais est aussi ma raison de vivre et ma fierté pour ce que nous obtenons tous ensemble ; et chaque fois qu’on me demande d’où je viens, je réponds que je viens des forêts sacrées de la terre qu’on appelle terre d’hospitalité.

EAR : Aujourd’hui vous exportez ?

S.K.: Nous avons commencé à exporter en premier lieu vers des pays Africains. Parallèlement à cela nous menons une campagne d’information pour que notre histoire soit connue et transmise. Les pays Européens font aussi parties de notre plan d’exportation et bien entendu le reste du monde. Dans ce sens, nous agrandissons et renforçons la manufacture et tout cela sera opérationnel bientôt. Nous caressons aussi le projet de mise en place d´un musée du chocolat et de créer une Chocolate Academy (Académie du chocolat).


EAR : Recevez-vous des soutiens externes ?

S.K.:Je n’ai eu le soutien de personne, c’est un investissement personnel et des projets dans lesquels je proposerai la participation d’investisseurs ou actionnaires qui se joindront à nous pour être plus forts. J’estime que logiquement à un certain moment l’Etat se rapprochera de nous.

EAR : Comment pensez -vous structurer cette grande et belle ambition, changer l’histoire en faisant du profit à la fois?

S.K.: Je finalise la mise en place de plusieurs petits projets qui sont interconnectés entre les différents départements spécialisés qui seront en fonctionnement. Cela va générer d’avantage d´ emplois aussi bien au niveau national qu´ international, surtout en Afrique. Ce que nous visons c’est la réussite dans le travail et des projets qui changeront l’histoire des Douceurs de Suzanne. Nous sommes donc à la recherche de personnes aptes et compétentes pour nous accompagner dans cette aventure et atteindre nos objectifs.